CONFERENCE MEDIATHEQUE LIBERTE
Le 23 janvier 2026
Andréa PIERON ; Catherine de Bourgogne, vers un portrait plus vraisemblable de la duchesse d’Autriche ?
Andrea PIERON (Master en sciences historiques) à l’Université de Strasbourg a présenté à un auditoire plutôt dense, une conférence sur une des grandes figures historiques d’ Ensisheim, capitale des Vorlande du Saint-Empire Romain germanique, sous le règne de la famille des Habsbourg, du 13ème au 17ème siècle : Catherine de Bourgogne, épouse de Léopold IV le Superbe, personnalité ô combien reconnue pour son action à la tête de la cité et les traces qu’elle y a laissées, notamment le célèbre Quatelbach irrigant encore aujourd’hui les rues de la ville.
La conférencière a d’emblée posé la question qui la préoccupe : Catherine a t’elle bien été cette femme de pouvoir ou était elle plutôt une femme instrumentalisée par les hommes de pouvoir ?


Catherine est née en 1378, petite fille de Jean II le Bon, Roi de France, et fille de Philippe le Hardi, premier des Ducs de Bourgogne. Elle est issue d’une fratrie de 10 enfants, lesquels ont tous intégré les grandes cours européennes, marquant ainsi l’importance de la cour de Bourgogne sur le continent. Appuyant l’impact de la dynastie bourguignonne, la conférencière a présenté une carte géographique significative de ce rayonnement, débordant largement ses frontières, au 15ème siècle, pour irradier jusqu’en Flandre, Pays-Bas, Hainaut.
Catherine va intégrer une des lignées les plus prestigieuses du Saint-Empire à la fin du 14ème siècle, celle des Habsbourg, grâce à son mariage avec l’un des fils de Léopold III, l’emblématique Duc d’Autriche et fils de Jeanne de Ferrette, tombé à Sempach en 1386, en la personne de Léopold IV dit le Superbe. Nous sommes en 1393, et Catherine a 15 ans, lorsque Léopold adresse une lettre de promesse, au ton plutôt comminatoire, par laquelle il presse le Duc de Bourgogne de régulariser son engagement de lui confier sa fille pour un mariage attendu….et l’arrivée rapide de Catherine en Alsace, où le jeune Duc, souverain des territoires héréditaires du Rhin Supérieur, l’attend impatiemment. Catherine arrive enfin en septembre 1393. Un contrat de mariage en bonne et due forme stipule qu’elle jouira d’une certaine liberté politique et sera associée au pouvoir autrichien dans la conduite des affaires dès le début de l’union. Ce rôle majeur se révélera bientôt plus prégnant encore car Léopold est amené à quitter l’Alsace quelques années plus tard, pour occuper des fonctions centrales, à la tête du Duché d’Autriche à Vienne, en succession de son frère Guillaume.
Catherine va alors administrer une grande partie des territoires d’une région qui deviendra un peu plus tard les Vorlande. Elle est néanmoins esseulée avec un époux à Vienne. Elle prend de grandes décisions, allant jusqu’à déclencher des représailles contre quelques nobles récalcitrants, comme les Thierstein en 1407 par exemple. Quelques fois désavouée, Léopold IV assumera cependant les actes de son épouse. Hélas, Léopold décède en 1411, laissant cette fois Catherine toute seule, exposée à l’action de son beau-frère, Frédéric IV, le nouveau duc des futurs Vorlande, et qui entend bien s’approprier tout le pouvoir. Le statut de Catherine, veuve et sans enfants, est précaire. Elle sera finalement contrainte à quitter l’Alsace en 1414. Après de laborieuses négociations avec Frédéric IV, en délicatesse avec le pouvoir impérial, et avec le concours des Suisses (traité de Bâle en 1423), Catherine revient en Alsace où elle détient le landgraviat, mais sans pouvoir de lever des troupes ou de désigner ses propres conseillers.
Catherine décède en 1426,lors d’un voyage en Bourgogne. Elle a 48 ans. Elle est inhumée à la Chartreuse de Champmol à Dijon.
Ce rôle éminent tenu par Catherine de Bourgogne gagne néanmoins à être étudié sous un angle un peu plus critique.
Tout d’abord, son mariage, qui peut être interprété de deux manières. L’intérêt bourguignon, qui à cette époque était tout entier dirigé vers l’expansion du duché. Le mariage lui était largement profitable, sinon enrichissant, la position de l’Alsace, un couloir entre les territoires bourguignons du Nord et du Sud offrant une opportunité de créer un lien alors absent. Par ailleurs, pour les Habsbourg, leur situation financière était alors déjà difficile, et ce mariage avec un duché particulièrement riche leur permettait d’effacer quelques dettes malencontreuses.


Ce rôle éminent de Catherine dans la gestion des territoires situés le long du Rhin était notamment souligné par une lecture très favorable telle que la présente Louis Stouff, un des rares historiens ayant effectué des recherches et rédigé cinq ouvrages sur Catherine.
Stouff (1859/1936), professeur d’université à Dijon, spécialisé dans l’histoire de la Bourgogne, de la Franche-Comté, de l’Alsace et de l’évêché de Bâle, est un rigoureux représentant de l’école méthodique, s’appuyant sur les sources écrites (en opposition à l’école des Annales de M. Bloch mettant plutôt l’homme au centre de l’action). Il est un soutien fervent de l’action positive de Catherine de Bourgogne.
La conférencière avance plus prudemment quant à la lecture de cette prédominance de Catherine de Bourgogne et elle esquisse un portrait peut-être plus vraisemblable de l’épouse de Léopold.
Ainsi, si Catherine est décrite par Stouff : « « charitable, active, vaillante, d’une culture supérieure à celle des princes autrichiens. Son mari est un gros homme indolent… » » ». Mme Pieron juge que, s’il est probable que Catherine soit charitable (créations de chapelles) et active (elle s’engage sur de nombreux terrains), sa vaillance et sa culture supérieure peuvent être expliquées par la réputation d’une cour bourguignonne, riche et opulente, ouverte aux plaisirs des grandes cours, par rapport à une culture germanique réputée plus austère. Quant à la description de son mari, elle ne repose sur aucun fait avéré.
Le rôle de direction de Catherine est à relativiser. Elle est loin du centre de pouvoir qui se trouve à Vienne. Elle administre, oui, mais avec l’aval de son mari Léopold qui, à l’occasion, supporte les dépenses et frais de son action. Contrairement aux prétentions de Stouf, elle n’est en rien « la maîtresse de l’Alsace » (voir slide). Elle n’est en réalité que le relais de son époux le Duc Léopold.
La conférencière invite aussi l’assemblée à examiner l’action de Catherine, non pas sous le seul souci du rayonnement de la Maison d’Autriche. Elle accorde certes des libertés nouvelles, elle mène quelques engagement locaux de troupes contre des seigneurs insoumis, mais il est fort possible qu’elle vise surtout à favoriser les intérêts du duché de Bourgogne, afin d’obtenir l’intégration de l’Alsace dans le giron des Bourguignons.
Et si « Stouf avance qu’au décès de Catherine, l’Alsace avait obéit à une Française durant trente années », cette assertion reste très discutable, Catherine étant avant tout Bourguignonne !
Elle est toujours restée sous le contrôle de la maison Habsbourg, d’abord avec Léopold, et surtout, à compter de 1411, avec Frédéric IV, le frère du premier, inflexible dans sa volonté de chasser Catherine et de s’approprier les domaines habsburgeois. D’ailleurs au décès de Léopold, l’épouse de Frédéric, Anne de Brunswick, se rendra à Ensisheim pour procéder à un inventaire particulièrement rigoureux de tous les biens détenus par Catherine, laquelle exigera de rentrer en possession de ses biens, particulièrement les biens mobiliers (Convention de Luxeuil 1411 – Douaire) ce qui entraînera de sévères frictions entre les deux parties.
En suite de ces différends, résulte un imbroglio de liens compliquant la définition d’un portrait clair de Catherine.
Une lettre de son frère, Jean sans peur, duc de Bourgogne, réclamera la restitution de ces meubles précieux. Les frères de Léopold, Ernest et Frédéric, s’y opposeront farouchement. Catherine s’oppose avec fermeté et elle est chassée d’Alsace. Elle se réfugie à Dijon. Ensuite,
Frédéric IV, tout à sa reprise des territoires, va s’engager dans une opposition à l’empereur Sigismond. Il va jusqu’à soutenir le pape, contre l’empereur, et sera mis au ban de l’Empire. Il va être contraint par une élection d’un autre pape au Concile de Constance à fuir au Tirol et va encaisser plusieurs défaites face aux confédérés suisses qui vont s’arroger plusieurs territoires hasbourgeois. Avec Frédéric fragilisé, Catherine va alors recouvrer une partie de sa dot et avec l’appui des Bâlois, retrouver une partie de son pouvoir en Alsace.
Mais elle est toujours plus isolée. Les ducs de Bourgogne sont largement occupés dans leur lutte contre le royaume de France et les répliques de la Guerre de Cent ans. Elle n’a guère d’appui face à l’opposition résolue des Habsburg et notamment de Frédéric IV. Ses pouvoirs sont très limités. Elle aurait espéré restaurer une partie de son aura grâce à une union avec Maximin de Ribeaupierre, un soutien des Bourguignons. Mais, si des fiançailles semble avoir existé, le rang de Maximin est très inférieur à Catherine et l’évêque de Langres annulera ce projet.
En conclusion, la conférencière incite à examiner la personnalité mystérieuse de Catherine, un personnage indéniablement historique, sous un angle plus circonspect, nécessitant encore davantage d’éléments avant de pouvoir en dresser un portrait définitif.
