NOUVELLE HISTOIRE DE MULHOUSE
CONFERENCE – PALAIS DE LA REGENCE – ENSISHEIM
10 Février 2026
Odile Kammerer – Bernard Jacqué – Marie Claire Vidoux

Les trois conférenciers
L’histoire de Mulhouse, à travers ses huit siècles d’existence, est singulière, la ville n’étant ni réellement en Alsace, ni tout à fait en Suisse et n’étant française que depuis 200 années.
Les trois conférenciers venus présenter leur étude précisent à l’assemblée qu’ils sont en quelque sorte venus compléter l’oeuvre de Raymond Oberlé, premier historien, catholique, à s’engager dans la narration de l’histoire de cette ville, industrielle et atypique, en 1977, en poursuivant ladite étude, sur une période, inédite, allant de 1970 jusqu’à 20101.
Leur méthode repose sur une documentation scientifique, appuyée par des textes et des illustrations complémentaires et utilisant tous les outils d’analyse et de présentation actuels, de manière à produire un nouvel ouvrage à destination d’un large public.
La conférence proprement dite repose sur un concept global, à partir d’une restitution à trois voix, chacune évoquant l’évolution mulhousienne depuis ses origines, via la période industrielle, plus moderne, pour enfin aborder la situation actuelle de Mulhouse.

Quatre grands axes seront abordés successivement :
1 – Le mode de gouvernance
2 – l’eau et les flux d’énergies
3 – L’immigration
4 – L’urbanisme
En introduction, les trois conférenciers rappellent que les matériaux structurant leur étude sur Mulhouse manquent tout particulièrement pour la période pré-1452, année où un incendie a ravagé les archives municipales, les détruisant quasi totalement. Les travaux ont donc été largement complétés par des examens sur le terrain. Par ailleurs, il leur a également fallu « tordre le cou » à quelques mythes tenaces.
Avant de suivre le plan évoqué en liminaire, les conférenciers décrivent la morphologie de Mulhouse à ses origines, un peu avant le 13e siècle. La cité n’était qu’un petit noyau d’habitats, implanté au confluent de l’Ill et de la Doller, donc cerné par les eaux,…et souvent inondé car situé en creux de plaine et bordé par les dernières collines du Jura (l’actuel Rebberg).
Le site était alors, en quelque sorte, un « hub » d’échanges entre la Lorraine à l’ouest, Belfort et Bâle au sud, la vallée du Rhin à l’est et Strasbourg au nord. Un point de rencontres en fait.
Comment cette petite localité a t’elle évolué à travers les siècles jusqu’à devenir un pôle industriel majeur en Europe ?

1 – La gouvernance atypique de la ville :
Mulhouse s’est toujours démarquée des organisations habituelles de gouvernances telles qu’elles étaient pratiquées dans les autres cités environnantes ou dans le Saint-Empire. Au 13ème siècle émerge une forme de conseil de communautés de bourgeois, tel un gouvernement, et des éléments de sécurité ou de protection, tels que des murailles. Intra-muros apparaissent une maison commune, une église. Le mode de gouvernance repose sur des relations « horizontales » entre les bourgeois. Mulhouse privilégie les alliances plutôt que le pouvoir impérial (Saint-Empire) ou ducal (Bourgogne, Montbéliard…). La ville en dégage une certaine autonomie.
Au 14e siècle, Mulhouse obtient une charte des souverains et devient une ville d’Empire. Et le Kaiser est loin ! Elle cultive son autonomie et, surtout, en 1506, elle fonde une alliance avec des alliés de poids, les Bâlois et les « Eidgenossen », les Confédérés. En 1515, la ville est l’alliée des treize cantons confédérés.
A l’abord d’une période moderne, au 18e, Mulhouse se caractérise par son statut d’enclave, lorsque débute sa phase d’industrialisation fruit d’une implication résolue des bourgeois mulhousiens qui conservent un pouvoir absolu sur les affaires de la ville et vont même la renforcer jusqu’à la fin du 19e siècle. Mulhouse devient une Cité Etat avec une grande autonomie décisionnelle, toujours appuyée par sa solide alliance avec la Confédération suisse.
En 1718, cette Cité Etat s’éteint après sa réunion avec la France. Cela va t’il coïncider avec la perte du pouvoir détenu par les grandes familles bourgeoises ? Pas du tout ! Celles-ci se fondent à la perfection dans les nouvelles structures institutionnelles mises en œuvre, même après l’apparition du vote électoral.
Une seconde rupture intervient en 1871, après la guerre de 1870 perdue par la France face à l’Allemagne prussienne. Le territoire est intégré au Reichsland. Mais l’influence sur la gouvernance de Mulhouse reste somme toute secondaire. Contrairement aux deux capitales que sont Strasbourg et Colmar, Mulhouse n’est pas d’une importance vitale pour le Reich. De plus, l’élite sociale mulhousienne, toujours très présente, est plutôt encline à collaborer, au vu de ses propres intérêts industriels. Des maires fonctionnaires sont mis en place par le pouvoir impérial. Ils ne sont pas « politiques » et ne gênent guère les bourgeois industriels mulhousiens. Au contraire ! Ils mettent en œuvre un développement de l’hygiène, de la salubrité et même l’urbanisme, dont va profiter pleinement la ville.
Après 1945 intervient une troisième rupture. Le pouvoir centralisé français reprend la situation en main. Les décisions politiques locales sont impactées par l’échelon national et l’État planificateur. Mulhouse va s’insérer avec une certaine réussite dans les programmes nationaux de réindustrialisation par le truchement de deux maires emblématiques. Emile Muller tout d’abord, de 1956 à 1981, puis Jean Marie Bockel de 1989 à 2010. Une certaine continuité dans l’administration de la ville s’ensuit, sans qu’il n’y ait de véritable opposition.

2 – L’eau et les flux d’énergies
Les fouilles pratiquées en 1981 place de la Réunion ont révélé des premiers travaux de drainage, réalisés au 13e siècle et commandés par l’empereur pour permettre la construction d’une église, sensiblement à l’emplacement de l’actuelle église Saint-Etienne.
L’eau était en effet déjà l’élément moteur de l’évolution de Mulhouse. En 1417, l’empereur Sigismond (de Luxemburg) avait accordé à la ville la maîtrise des droits sur l’eau, avec l’impôt (Umgeld) en découlant. Cette décision a surtout permis des constructions de fossés avec les sources d’énergie en découlant ainsi que les ressources de nourritures (poisson notamment).
Dans une époque plus récente, cette manne a directement induit un lien avec l’industrialisation du secteur, allant quelques fois jusqu’à des abus. Ces ressources aquifères sont de deux natures :
– La Doller, cours provenant des Vosges avec une eau neutre ;
– l’Ill, dans le bassin rhénan et le Sundgau, avec une eau plus minérale, pas forcément appréciée pour la consommation des particuliers, mais utile avec son calcaire pour d’autres usages.
Ainsi cette double présence a sensiblement facilité le développement de la ville, son industrie textile ou encore l’essor des machines à vapeur.
Les incidences sont nombreuses avec leurs besoins particuliers de gestion de l’eau ; les inondations à répétition, telle celle de 1812 où la quasi-totalité de Mulhouse est submergée ; la création du Canal du Rhône au Rhin (1811?) ; la mine de Rondchamps (1830 ?). Tous ces cours et canaux font de Mulhouse une « ville monde », en augmentant les capacités de transports des marchandises.
Mulhouse va ainsi connaître une croissance particulière à compter de 1850 avec des canaux facilitant l’évacuation sanitaire d’égouts pestilentiels empestant le centre ville et générant d’inévitables maladies parmi lesquelles la terrible malaria.
Le contrôle de ces flux est devenu un élément fondamental du développement de la cité industrielle.
3 – L’immigration
Autre singularité de la ville, son immigration, source de bien de mythes à la « peau dure ».
Cette immigration débute en fait dès le 13ème siècle avec l’arrivée de familles de « petits nobles » du Sundgau ou de la rive orientale du Rhin. Au 14e, la cartographie du centre-bourg indique une installation des familles de la noblesse dans le centre, ainsi que sur tout le pourtour et les points de passages. 120 familles sont recensées auxquelles il faut ajouter des bourgeois forains (qui ne sont pas installés en ville) et des marchands qui génèrent un premier enrichissement avant la période industrielle.
Au début du 17e , la population est estimée aux alentours de 2 000 âmes et progresse sensiblement jusqu’à la fin du siècle pour atteindre 3 000 personnes. La Guerre de Trente Ans en Alsace va provoquer la disparition de la moitié de sa population, alors que Mulhouse semble plutôt profiter de ce conflit, grâce à sa relative neutralité. Elle va même commercer avec les différents belligérants et, paradoxalement, s’enrichir. Il ne faut pas oublier que Mulhouse était passée à la Réforme en 1523 et qu’une part non négligeable de sa population provenait de réfugiés venant de Colmar ou de Suisse, pays en crise économique après la Guerre de Trente Ans et des traités de Westphalie guère favorables à l’Empire.

Au 18ème, de nombreux ouvriers, en provenance notamment du secteur de Montbéliard, viennent renforcer l’industrie textile naissante, portant la population à 7 000 habitants. Mais cette expansion démographique n’est rien à coté de l’explosion constatée au 19ème siècle où la ville dépasse les 70 000 habitants en 1870 et même 100 000 habitants en 1914.
La ville de Mulhouse est une cité industrielle, mais aussi un véritable mouroir. L’espérance des nourrissons d’ouvriers est à un an, celle des enfants à 11 ans et celle des ouvriers est à 20 ans ! On constate 48 % de mortalité infantile !
Mulhouse « aspire » les populations. D’abord du voisinage alémanique (Suisse), puis de l’Italie. Des paysans paupérisés mais aussi des populations aux compétences particulières ainsi que des entrepreneurs. Tout est possible à Mulhouse ! L’exemple de la famille Dreyfus est particulièrement révélateur.

Après la première guerre mondiale, ce sont des travailleurs polonais qui investissent les nouvelles possibilités offertes par l’essor des Mines de Potasse. Suit l’ouverture vers la Méditerranée et le Maghreb, après la seconde guerre mondiale. D’abord avec des ouvriers, rejoints dans les années 1970 par une politique de regroupement familial. Ce dernier phénomène est particulièrement impactant à Mulhouse. Alors que l’immigration représente environ 12 % au plan national, elle atteint 17 % dans la cité alsacienne, marquée par cette immigration de travail qui s’installe dans les quartiers populaires, contrairement aux classes supérieures implantées au Rebberg ou à Dornach. Ce contraste est prégnant traduisant une véritable ségrégation socio-spatiale, au travers d’une vie « entre-soi » et une forme de relégation dans des espaces défavorisés.
Le taux de pauvreté est très visible dans les quartiers à forte immigration ou la population vit à 100 % des allocations. L’écart à Mulhouse est parmi les plus importants en France, nettement plus important que dans les villes réputées favorisées de l’ouest parisien comme Neuilly ou Auteuil. En effet, Mulhouse recense peu de familles de la classe moyenne venant tempérer ces écarts.

4 – L’urbanisme mulhousien
Les origines de Mulhouse sont médiévales. Son urbanisme d’alors est affecté par un mythe. Celui d’une ville basse pauvre et, à l’ouest, d’une ville haute, riche. Cette image est fausse. Tout comme le mythe d’une ville haute épiscopale comme on peut en voir dans nombre de cités.
L’urbanisme de la ville dégage surtout un sentiment d’énorme fouillis avec d’innombrables impasses et, justement, l’absence du moindre urbanisme.
Dans la transition d’une époque plus moderne, la situation ne change guère. L’urbanisme mulhousien dégage toujours la même impression de fouillis urbain. A l’intérieur des remparts, peu d’espaces qui, de surcroît, se comblent lentement. A la fin du 18e on voit assez peu de constructions et les conditions de vie sont épouvantables. Pourtant, les patrons de l’industrie doivent mettre en place des conditions acceptables pour les nombreux ouvriers qu’ils emploient.
Au 19e siècle, l’urbanisme explose enfin. On remarque deux tendances singulières : l’aspect d’un kaléidoscope avec un enchevêtrement d’habitats…et un « bordel » (terme du conférencier) complet.
a) En 1827, une place triangulaire est créée entre le Rebberg, la gare et le centre ville, avec des immeubles manufacturiers (SIM) alors que pour le reste de la ville, cela reste un cloaque. Dans cet espace sont érigées, en 1840, des villas vers l’avenue Clémenceau, puis sur la colline du Rebberg, où se trouve en réalité le seul ghetto de Mulhouse.
b) La cité ouvrière (SOMCO) est créée en 1853 à l’initiative d’un grand capitaine d’industrie, Jean Dolfuss. C’est la plus ancienne cité ouvrière française. Elle est inspirée du modèle londonien et rassemble 1243 logements dans des constructions de type « carré ». Il s’agit en l’espèce de la seule construction coordonnée de Mulhouse. Tout lr reste n’est qu’un entremêlement de constructions « kaléidoscopiques ».
Dans les années 1950/60 surgit enfin un programme urbanistique d’ampleur avec l’émergence de la ZUP des Coteaux. C’est une véritable innovation avec la construction de bâtiments permettant l’accès à la propriété individuelle dans des appartements spacieux, le tout dans un cadre verdoyant et adapté aux mobilités. Hélas, dès les années 1970, un phénomène d’accès à la maison individuelle vient contrecarrer cette innovation et voit l’explosion de lotissements en périphérie de Mulhouse, la ville aux 143 cheminées. La ZUP des Coteaux va rapidement évoluer vers une nouvelle forme de quartier de relégation où vont s’installer les familles n’ayant pas les moyens d’aller construire leur maison dans la banlieue.
Même le Rebberg va connaître une certaine évolution au début du 20ème siècle, avec l’installation d’une catégorie de population regroupant surtout des cadres, des ingénieurs ou des fonctionnaires.
Aujourd’hui, Mulhouse présente donc toujours l’image d’une ville industrielle, avec un urbanisme encore inabouti, une forte population issue de l’immigration et une place singulière au sein des agglomérations alsaciennes.

